NASDAQ: AMZN
Amazon
Le Rouleau Compresseur
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De simple librairie à monstre tentaculaire
L'histoire d'Amazon est celle d'une métamorphose sans précédent. Ce qui n'était à l'origine qu'une modeste librairie en ligne, opérant depuis un garage de la banlieue de Seattle en 1994, s'est transformé en un empire hégémonique qui redéfinit aujourd'hui les contours de la logistique, du commerce et de la technologie mondiale.
En juillet 1994, Jeff Bezos quitte son poste dans la finance à New York pour fonder “Cadabra”, rapidement renommée Amazon. Le choix du livre pour lancer son activité ne relève pas d'une passion littéraire, mais d'une analyse froide et rationnelle. Le livre est le produit de consommation parfait pour le commerce électronique naissant : il est standardisé, facile à expédier, et surtout, il possède un catalogue quasi infini qu'aucune librairie physique ne peut espérer égaler.
En se présentant comme “la plus grande librairie de la Terre”, Amazon ne se contente pas de vendre des ouvrages ; la firme éduque les consommateurs à l'achat en ligne et commence à collecter des données précieuses sur les habitudes de consommation.
Dès la fin des années 1990, la stratégie de diversification s'accélère. Amazon s'attaque aux CD, aux DVD, puis à l'électronique et aux jouets. L'objectif est de devenir le “magasin de tout”, dans le but de s'approprier le monopole du mindshare des consommateurs.
Cette période voit naître le concept du "volant d'inertie" ou Flywheel : une stratégie où la baisse des prix attire plus de clients, ce qui attire plus de vendeurs tiers sur la plateforme (le Marketplace), générant ainsi des économies d'échelle qui permettent de baisser encore davantage les prix. En 2005, le lancement d'Amazon Prime scelle définitivement la fidélité des clients en proposant une livraison illimitée, transformant l'acte d'achat en un réflexe quotidien.
En 2001 naît la théorie du “Flywheel Effect” de Jim Collins. Ce dernier est invité par Jeff Bezos qui lui demande d’expliquer son travail. Selon Collins, le succès n’est pas le fruit d’une action ponctuelle ou d’une idée géniale, mais du sacrifice des stratégies de court-terme au profit de la naissance d'un cercle vertueux autosuffisant sur le long-terme par un effort de discipline.

Là où d'autres entreprises cherchent des profits immédiats, Amazon a systématiquement réinjecté chaque centime de marge dans la baisse des prix pour accélérer la rotation du volant, suivant à la lettre les préceptes de Collins. Amazon adopte donc une stratégie de volume au détriment de la rentabilité pour construire le réseau le plus puissant possible.
Aujourd’hui, le résultat de ce modèle est une quasi-omniprésence d’amazon dans l’économie mondiale. Le monstre a déployé ses tentacules dans des secteurs où personne ne l'attendait, tout en renforçant sa domination dans ses activités historiques. N'oublions pas les racines littéraires du monstre. L'écosystème Kindle a atteint un niveau de réussite extrême qui prend la forme d’une antonomase. On ne dit plus "liseuse", on dit "Kindle". En contrôlant 80 % du marché de l'Ebook (livre numérique), Amazon dicte les prix et les modes de lecture et avec Audible, elle domine également la narration sonore.
Bien que le e-commerce et les 600 magasins physiques représentent la grande majorité de l’activité d’Amazon, soit presque 70% du chiffre d'affaires, c’est loin d’être le segment le plus intéressant financièrement. Avec des marges extrêmement faibles, avoisinant les 3%, ce segment constitue moins de 15% des bénéfices. Il a en revanche servi au lancement d’une multitude d’activités connexes bien plus rentables.
La première activité étroitement liée à la vente au détail est le segment de la publicité. Grâce à une base de données colossale composée des habitudes de consommation de ses clients, Amazon advertising est devenu un réel concurrent pour le duopole Google-Meta. Ce segment regroupe l'ensemble des solutions publicitaires proposées sur ses propres plateformes (Amazon.com, Twitch, Prime Video, dispositifs Alexa) et sur le web via son réseau de partenaires. Son importance est capitale car elle possède une marge opérationnelle de près de 30%.
Le segment de la publicité fonctionne de pair avec celui du divertissement, qui complète les revenus par un format d’abonnement. Les plateformes de streaming comme Prime vidéo ou Twitch.tv fonctionnent autant sur un modèle de revenus publicitaires que de revenus récurrents par souscription. A cela s’ajoute Amazon games, la division de développement et d'édition de jeux vidéo du groupe Amazon fondée en 2012, qui s’intègre dans la synergie globale de récupération de données utilisateurs, d’exposition à la publicité et de ventes d’abonnements.
Si le commerce de biens est l’énergie, le sang qui alimente le monstre, AWS en est le moteur, le cœur. Amazon Web Services transforme la société en un hyperscaler (fournisseur de services de cloud computing et de gestion des données aux entreprises qui ont besoin d'une grande infrastructure pour le traitement et le stockage des données à grande échelle. C’est un bailleur de capacités de calcul.) dominant. Elle contrôle près d'un tiers du marché du Cloud, devant Microsoft Azure et Google Cloud. Il s’agit du segment le plus performant avec une marge opérationnelle de 35,4 % et également du plus dynamique avec 20% de croissance en 2025. Bien que l’activité publicitaire soit également en progrès de 21% en 2025, la croissance d’AWS est limitée par les capacités du groupe qui sont insuffisantes pour répondre à la demande actuelle et cela se manifeste par une croissance spectaculaire de 40% du carnet de commande en 2025. Pour pallier cette saturation, Amazon prévoit d'investir environ 200 billions de dollars en dépenses d'investissement en 2026.
Enfin, Amazon développe également ses propres cerveaux en interne. Pour réduire sa dépendance envers Nvidia et maximiser ses marges, Amazon a finalisé sa mutation en fabricant de semi-conducteurs. Avec sa puce Trainium 2, dédiée à l'entraînement des modèles d'IA générative, Amazon verrouille verticalement sa chaîne de valeur : elle possède le serveur, le logiciel, et désormais le processeur.
Un effet “Boule de neige” inarrêtable
L’avantage concurrentiel d’Amazon ne repose pas sur une innovation isolée, mais sur une architecture de domination structurelle où chaque segment nourrit les autres, créant moat infranchissable pour tout nouvel entrant. Cette taille critique permet au groupe de dicter ses conditions sur l'ensemble de la chaîne de valeur mondiale. Cet effet de "boule de neige" se manifeste par une capacité unique à transformer des coûts massifs en sources de revenus externes ultra-rentables, tout en maintenant une pression constante sur les marges de ses concurrents.

L'hégémonie logistique et l'élargissement du TAM
La vente au détail, bien que peu rentable demeure le socle fondamental de l'écosystème. En 2025, Amazon a officiellement détrôné Walmart en tant que plus grande entreprise américaine par le chiffre d'affaires. Cette victoire n'est pas seulement symbolique ; elle reflète l'expansion continue du TAM, grâce à la pénétration de nouvelles catégories comme la pharmacie, les produits de luxe et l'épicerie fraîche.
L'efficacité de la branche Stores repose sur une gestion millimétrée des opérations logistiques. En 2025, Amazon a atteint ses vitesses de livraison les plus rapides au monde, livrant plus de 8 milliards d'articles le jour même ou le lendemain aux membres Prime aux États-Unis, soit une hausse de 30 % par rapport à l'année précédente. Cette performance est soutenue par une régionalisation accrue du réseau de distribution, passé de 8 à 10 zones autonomes, ce qui réduit la distance parcourue par les colis et optimise les stocks locaux.
L'introduction de services comme Amazon Now, offrant des milliers d'articles en moins de 30 minutes dans des pays comme l'Inde, le Mexique et les Émirats Arabes Unis, démontre une agilité opérationnelle que même les acteurs locaux peinent à égaler. En Inde, l'adoption de ce service a triplé la fréquence d'achat des membres Prime, prouvant que la célérité est un levier ultime de fidélisation. En outre, la fonction "Add to Delivery" permet désormais aux clients d'ajouter des articles à une commande en cours sans frais supplémentaires, capturant 10 % du volume de livraison Prime seulement six mois après son lancement.
L'Intelligence Artificielle : Le moteur d'efficience interne
Contrairement à certains de ses concurrents encore réticents face à l'IA, Amazon l'intègre comme un outil de productivité agentique. En interne, l'utilisation de l'IA pour le codage via l'outil Kiro a provoqué une révolution silencieuse. Les dirigeants d'AWS rapportent des gains de productivité de 10x à 100x pour les équipes qui conçoivent leurs applications autour de l'IA dès le départ. La société à entièrement embrassé la stratégie du “vibe coding”. Certaines équipes ont désormais pour mandat de ne plus écrire une seule ligne de code manuellement, se contentant de piloter des systèmes qui documentent, testent et déploient le code de manière autonome.
Cette automatisation s'étend aux entrepôts, où plus d'un million de robots effectuent désormais les tâches les plus répétitives, améliorant non seulement la vitesse de traitement mais aussi la sécurité des employés. L'IA permet également d'affiner les algorithmes de prédiction de la demande, plaçant les produits dans les centres de distribution avant même que les clients.
AWS et l'explosion de la demande IA externe
Si l'IA améliore les marges internes, elle est surtout le principal moteur de croissance d'Amazon Web Services. Au quatrième trimestre 2025, la croissance d'AWS s'est réaccélérée pour atteindre 24 %. Cette accélération est portée par une demande insatiable pour les infrastructures de calcul nécessaires à l'entraînement et à l'inférence des modèles d'IA générative.
Amazon a su se positionner comme une plateforme neutre et polyvalente via Amazon Bedrock, qui permet aux entreprises d'accéder aux meilleurs modèles du marché (Anthropic, Meta, Mistral, OpenAI) tout en bénéficiant de la sécurité et de l'intégration native d'AWS. Bedrock est déjà une activité pesant plusieurs milliards de dollars, avec une croissance de l'utilisation de 60 % d'un trimestre à l'autre.
Cette domination est renforcée par une stratégie de "cloud souverain", comme le lancement de l'EU Sovereign Cloud, qui répond aux préoccupations de résidence des données et de contrôle juridictionnel en Europe, verrouillant ainsi les budgets des secteurs les plus régulés comme le banquaire ou la santé.
L'intégration verticale : une tentacule en silicium
Pour maximiser ses marges et réduire sa vulnérabilité face à la domination de Nvidia, Amazon a parachevé sa transformation en concepteur de semi-conducteurs. L'activité de puces propriétaires, regroupant Graviton (processeurs généraux), Trainium (entraînement IA) et Inferentia (inférence), génère désormais plus de 10 milliards de dollars de revenus annuels et croît à un taux à trois chiffres.
Les avantages pour les clients sont massifs : la puce Graviton offre un rapport prix-performance 40 % supérieur aux processeurs x86 classiques, tandis que Trainium 2 surpasse les GPU comparables de 30 à 40 % pour les charges de travail d'IA. En lançant Trainium 3 avec une performance accrue de 40 % par rapport à la version précédente, Amazon s'assure que ses clients restent captifs de son écosystème en proposant les coûts de calcul les plus bas du marché. Cette maîtrise du "bas de la pile" technologique de l’IA permet à Amazon de capturer une plus grande part de la valeur ajoutée.
Publicité et Services : Les nouveaux piliers de rentabilité
Le segment de la publicité numérique est devenu le troisième moteur de croissance du groupe. En 2025, Amazon Advertising a généré plus de 12 milliards de dollars de revenus incrémentaux, portant le total trimestriel à 21,3 milliards de dollars, en hausse de 22 %. Contrairement à Google ou Meta, Amazon possède parmi ses données l'achat final. Ces informations rendent ses solutions publicitaires (Sponsored Products, Prime Video Ads) extrêmement efficaces pour les marques, avec un retour sur investissement publicitaire (ROAS) supérieur à la moyenne du marché.
L'introduction de publicités dans Prime Video a ouvert un inventaire massif, touchant désormais 315 millions de spectateurs mensuels dans 16 pays. L'IA joue ici aussi un rôle clé avec le lancement d'agents publicitaires capables de générer des campagnes complètes en quelques heures au lieu de plusieurs semaines, démocratisant l'accès à la publicité vidéo pour les millions de petits vendeurs tiers de la Marketplace.
Project Kuiper : L'infrastructure orbitale au service du Cloud
Enfin, le Projet Kuiper, commercialisé sous le nom Amazon Leo, est la dernière expansion d'Amazon. En déployant une constellation de 3 236 satellites en orbite basse, Amazon ne cherche pas seulement à vendre des accès internet aux particuliers, mais à fournir une connectivité privée et sécurisée directement reliée aux centres de données d'AWS.
Avec plus de 212 satellites déjà en orbite et un lancement commercial prévu pour la fin du premier trimestre 2026, Kuiper vise à capturer le marché colossal de la connectivité rurale et gouvernementale. Les terminaux Leo Ultra offrent des vitesses de téléchargement allant jusqu'à 1 Gbps, positionnant Amazon comme un concurrent frontal de Starlink (SpaceX), avec l'avantage décisif d'une intégration native dans le plus grand cloud mondial. Pour un investisseur, Kuiper est la pièce finale du puzzle qui permet à AWS d'exister partout sur la planète, indépendamment des infrastructures terrestres.
Une gestion médiocre
Derrière la façade de la domination financière et technologique, Amazon dissimule des failles structurelles et des choix de gestion masqués sous l’immensité de la bête. Entre l'érosion du capital humain, des investissements à la rentabilité douteuse et une pression réglementaire étouffante, il est difficile de distinguer les sacrifices volontairement effectués pour alimenter la stratégie Flywheel des simples échecs. Ces incidents de parcours peuvent constituer les prémices d’un essoufflement potentiel du modèle de croissance d’Amazon.
Le mirage du "Vibe Coding" et la dérive technologique
Le passage massif à l'IA pour le développement logiciel, bien que présenté comme un gain d'efficience, a engendré un problème systémique baptisé "Vibe Coding". Cette pratique consiste pour les développeurs à se fier intuitivement aux suggestions de l'IA sans en comprendre la logique profonde ni en vérifier la robustesse architecturale. Si cette méthode permet de livrer des prototypes à une vitesse record, elle produit un "code spaghetti" (Un code peu clair et qui fait un usage excessif de sauts inconditionnels, d'exceptions en tous sens, de gestion des événements complexes et de threads divers.) fragile, truffé de dettes techniques et de vulnérabilités de sécurité indétectables à court terme.
Cette dépendance excessive a déjà conduit à des catastrophes opérationnelles. En décembre 2025, un agent IA nommé Kiro, chargé de corriger un bug mineur dans le service AWS Cost Explorer, a conclu de manière autonome que la solution la plus efficace était de supprimer et de recréer l'environnement de production complet. En quelques millisecondes, l'IA a atomisé une infrastructure critique, provoquant une interruption de service de 13 heures. Bien qu'Amazon ait officiellement imputé l'incident à une "erreur humaine de configuration", des sources internes ont révélé que l'agent avait agi avec une célérité rendant toute intervention humaine impossible, illustrant une asymétrie mortelle entre la vitesse d’exécution de l’IA et le contrôle humain.
Depuis, d’autres incidents majeurs directement imputables à l’utilisation de l’IA se sont récemment produits, venant remettre en cause le remplacement des ingénieurs humains par des LLM. Le 2 mars, l'outil "Q" a poussé du code défectueux sur le site de vente au détail. Cela a provoqué la disparition de 120 000 commandes et généré plus de 1,6 million d'erreurs sur le site, affichant des dates de livraison incohérentes aux clients. Dernièrement, le 5 mars, une panne majeure a entraîné la perte de 99 % des commandes dans toute l'Amérique du Nord pendant 6 heures. Environ 6,3 millions de commandes ont été perdues en une seule journée, paralysant presque totalement l'activité commerciale du site
Cette dérive est exacerbée par la réduction drastique du capital humain. Amazon a supprimé plus de 30 000 postes corporatifs en deux ans, tout en imposant l'utilisation de l'IA à 80 % de ses développeurs restants. Ce climat de méfiance interne, où l'humain est perçu comme un simple superviseur de machine, entraîne un déclin de l'opinion publique et une difficulté croissante à attirer les talents d'élite qui refusent de devenir des "vibe coders".
L'hémorragie des segments divertissement à la recherche de la "Modern Audience"
Amazon continue de subventionner lourdement des divisions qui, après plus d'une décennie d'existence, ne parviennent toujours pas à démontrer une viabilité économique. Les segments Amazon Games, Twitch.tv et Prime Video sont particulièrement critiqués pour leur gestion déconnectée des réalités du marché.
Twitch, malgré sa domination sur le marché du streaming, a admis en 2025 ne pas être rentable, son PDG déclarant que l'entreprise était "plus grande qu'elle ne devait l'être". Cette branche a subi des vagues de licenciements massifs, perdant plus de 35 % de ses effectifs en un an. La plateforme qui évolue dans une absence totale de régulation, est régulièrement le théâtre de propos extrême par des “influenceurs” qu’elle héberge. Cette absence totale de contrôle a conduit notamment des annonceurs comme Disney, Coca-Cola, ou plusieurs banques américaines à quitter la plateforme, ne souhaitant pas que leur logo apparaissent à côté de contenus jugés haineux ou politiquement inflammatoires.
Amazon Games suit une trajectoire similaire, avec l'annulation de plusieurs projets phares comme le MMORPG New World dont les serveurs seront fermés en 2026 et la revente de studios entiers à des concurrents.

Diffusée en 2022, la série Le Seigneur des anneaux : Les Anneaux de pouvoir, dont la première saison a coûté $465 million à elle seule et dont seulement 37% des plus courageux ou insensés ont réussi à s’infliger la lecture des 8 épisodes.
La critique la plus virulente concerne l'orientation idéologique de ces contenus. La direction est accusée de privilégier les valeurs de Diversité, Équité et Inclusion (DEI) pour séduire une "audience moderne", un public souvent décrit par les analystes comme une chimère marketing, au détriment de la qualité narrative et de l'intérêt des fans historiques. Cette stratégie a conduit à des échecs commerciaux retentissants et à un désengagement massif des utilisateurs, qui perçoivent ces productions comme de l'activisme corporatif plutôt que du divertissement. Pour un investisseur, ces divisions représentent des trous noirs financiers qui brûlent des milliards de dollars de cash-flow générés par AWS sans perspective claire de retour sur investissement.
L'économie circulaire de l'IA et l'investissement OpenAI
L'annonce d'un investissement potentiel de 50 milliards de dollars dans OpenAI par Andy Jassy a soulevé des doutes majeurs sur la stratégie d'allocation de capital du groupe. De nombreux observateurs y voient une forme d’économie circulaire de l'IA : Amazon finance des laboratoires d'IA qui, en retour, s'engagent contractuellement à dépenser ces mêmes fonds pour louer des capacités de calcul sur AWS et acheter des puces Trainium.
Cette pratique permet de gonfler artificiellement le chiffre d'affaires d'AWS, créant une illusion de croissance organique alors que l'argent ne fait que tourner en boucle au sein de cet écosystème aux airs de bulle financière. Si la demande réelle pour les applications d'IA ne se matérialise pas au niveau escompté par les entreprises, Amazon se retrouvera avec des participations dans des sociétés non rentables et une surcapacité massive de centres de données inutilisés, mettant en péril son bilan.
Pression réglementaire et étau juridique
Le climat réglementaire mondial est devenu ouvertement hostile à l'expansion d'Amazon. Aux États-Unis, la FTC, sous la présidence de Lina Khan, mène un procès antitrust sans précédent accusant Amazon d'utiliser son monopole pour étouffer les vendeurs tiers et manipuler les prix via ses algorithmes de "Buy Box". Une défaite juridique pourrait entraîner une séparation forcée des activités de logistique ou d'AWS, ce qui détruirait instantanément les synergies qui font la force du modèle Flywheel.
En Europe, le Digital Markets Act a déjà contraint Amazon à modifier profondément ses pratiques commerciales, entraînant des amendes record (59 millions d'euros en Allemagne début 2026 pour ses pratiques de prix). Ces contraintes juridiques permanentes augmentent les coûts de conformité et limitent la capacité du groupe à lancer de nouveaux services innovants sans faire l'objet de poursuites immédiates.
Le fardeau du Capex et l'érosion du Free Cash-Flow
La décision la plus risquée de la gestion actuelle est l'engagement de 200 milliards de dollars en dépenses d'investissement (Capex) pour l'année 2026. Ce montant pharaonique représente une hausse de plus de 50 % par rapport à 2025 et dépasse le budget annuel combiné de nombreux secteurs industriels entiers.
Cet investissement massif est dirigé vers la construction effrénée de centres de données pour l'IA et le lancement des satellites Kuiper. Cependant, cet appétit pour l'infrastructure engloutit littéralement la trésorerie du groupe. Le flux de trésorerie libre a chuté de 71 % sur un an, tombant à seulement 11,2 milliards de dollars fin 2025, contre 38,2 milliards l'année précédente. Les investisseurs craignent une "fatigue du Capex" où la monétisation des capacités installées ne suffirait pas à compenser la dépréciation massive des actifs et le coût de la dette nécessaire pour financer cette expansion. Il y a une véritable dissension sur la façon d’évaluer les datacenters et leurs composants, principalement sur l’estimation de leur durée de vie et de leurs performances dans le temps. Les plus sceptiques estiment que le cycle de vie de ces infrastructures matérielles pour le numérique est bien trop court et leur remplacement bien trop coûteux pour représenter des investissements rentables.
Cette situation place Amazon dans une position de vulnérabilité financière inhabituelle. Si un ralentissement économique mondial devait survenir ou si l'adoption de l'IA par les entreprises stagnait, Amazon se retrouverait avec un levier opérationnel négatif, où les coûts fixes d'infrastructure écraseraient les bénéfices. L’écroulement de l’écosystème IA serait une énorme perte pour Amazon qui se bat hargneusement pour en avoir la part la plus large possible.
La poursuite de l’inertie
Dans le domaine de la physique, l'inertie désigne la capacité d'un corps à maintenir sa trajectoire malgré les forces extérieures. Pour Amazon, cette inertie est à la fois sa protection la plus robuste et son péril le plus sournois. Sous la direction d'Andy Jassy, la firme a choisi de doubler la mise sur la vision originelle de Jeff Bezos : la constitution de "douves" technologiques infranchissables, quel qu'en soit le coût immédiat pour les actionnaires. Le message central est clair : la maximisation du Retour sur Capital Investi (ROIC) à long terme prime sur les bénéfices trimestriels.
La stratégie Flywheel à l'épreuve de l'IA
Andy Jassy a pivoté Amazon d'une entreprise centrée sur la vente au détail vers une entreprise de service reposant sur une méga infrastructure. Le volant d'inertie ne tourne plus seulement autour des prix bas et de l’expérience consommateur, mais autour de la capacité de calcul, l'intelligence artificielle et de l’ensemble des services adjacents qu’ils peuvent produire. En investissant massivement dans ses propres puces et ses modèles de fondation, Amazon cherche à devenir la fondation de l'économie mondiale du futur.
Cependant, cette poursuite de l'inertie demande un financement que peu de ses pairs peuvent se permettre. La comparaison de l'effort d'investissement d'Amazon avec les autres géants technologiques pour 2026 révèle une disparité frappante :
Entreprise | Capex Prévu 2026 ($ mds) | Croissance du capex vs 2025 | Focus Stratégique |
Amazon | 200,0 | +56% | AWS, Satellites Kuiper, Puces AI |
180,0 | +50% | Data Centers, Modèles Gemini | |
Meta | 125,0 | +78% | Infrastructure AI, Metaverse |
Microsoft | 110,0 | +25% | Azure, Partenariat OpenAI |
Oracle | 60,0 | +20% | Expansion Cloud de niche |
L'analyse montre que si le Capex d'Amazon est le plus élevé en valeur absolue, il est proportionnellement moins pesant sur les revenus que pour un concurrent comme Oracle, qui dépense 3,18 dollars d'investissement pour chaque dollar de revenu généré, contre seulement 0,75 dollar pour AWS. Amazon bénéficie d'une capacité d'autofinancement supérieure grâce à ses flux de revenus diversifiés, ce qui lui permet de maintenir une trajectoire d'investissement agressive sans mettre en péril sa solvabilité immédiate.
Horizon 2030 : Une croissance annuelle moyenne à deux chiffres
À l'horizon 2030, Amazon vise une croissance annuelle moyenne (CAGR) de son chiffre d'affaires comprise entre 11 % et 15 %. Si cette tendance se maintient, Amazon deviendra la première entreprise américaine à franchir le cap du trillion de dollars de revenus annuels d'ici 2028.
Projection 2030 - Amazon vs Concurrence | CAGR Revenu | ROIC Cible |
Amazon | 13% | 15-18% |
Walmart | 4,5% | 10-12% |
Apple | 6% | 25%+ |
Microsoft | 14% | 20%+ |
Nvidia | 25% | 40%+ |

Dans l'ensemble, les valorisations des 7 magnifiques sont actuellement extrêmement homogènes. Depuis la seconde moitié de 2025, ces actions sont tellement compressées qu'elles semblent presque fusionner, pour ne créer qu'une seule tendance. Même Alphabet semblent aspirer dans ce phénomène malgré leur excellente remontée sur le deuxième semestre 2025. A contrario, on observe que Walmart monopolise la confiance des investisseurs en dépit de perspectives pourtant nettement moins florissantes. On peut expliquer ce phénomène autant par une méfiance actuelle face aux valeurs technologiques que par la popularité des ETF qui ont très souvent pour résultat de grouper l'ensemble de ces valeurs, conduisant à les échanger toutes ensembles.
La valorisation d'Amazon à 27,18 les revenus prévisionnels est relativement basse, surtout au regard de sa moyenne sur les 10 dernières années qui est de 79. Elle est jugée attrayante par les analystes comparativement à Walmart (45x) ou Costco (46x). Sur les 72 analystes qui suivent le dossier, 58 recommandes l'achat, 8 l'accumulation, 6 la conservation et 0 l'allègement ou la vente. Le consensus est donc unanimement positif sur le dossier avec un objectif de prix moyen à 281,35 $, ce qui représente une plus-value cible de 35 %.
Positionnement
Le destin d'Amazon est désormais étroitement lié à l’écosystème de l’Intelligence Artificielle. Bien que cela ne représente encore qu’une part minoritaire de ses revenus, c’est de très loin la principale destination de ses investissements, que ce soit dans son infrastructure ou dans des prises de participation chez des partenaires comme OpenAI.
La direction a fait le pari que le monde de demain sera entièrement piloté par des agents IA fonctionnant sur des infrastructures cloud souveraines et connectés par des réseaux satellitaires. En sacrifiant son flux de trésorerie pour construire cet avenir, Amazon s'assure un monopole de fait sur les couches fondamentales de la technologie mondiale.
Si le Flywheel est une inertie qui se construit sur un ensemble de petites victoires, que dire des petites défaites qui semblent s’accumuler récemment. Alors qu’Amazon est en pleine accélération, les fissures qui apparaissent dans l’exécution du modèle conduiront-elles à une sortie de route ou font-elles simplement partie des pertes acceptables au profit d’une croissance de long terme.
A mon sens, si les signaux négatifs s’accumulent, ils ne devraient pas porter atteinte à l’intégrité de la société qui est simplement trop grosse, trop dominante et trop diversifiée pour être réellement en danger. En revanche, on ne peut totalement ignorer ces alertes qui sont le résultat d’une gestion approximative, voire mauvaise, d’une société qui est peut-être devenue complexe pour être gérée efficacement car ce n’est plus une simple librairie en ligne. Même si la valorisation est relativement basse, les perspectives de croissance séduisantes, et les risques encore limités, il est difficile de recommander Amazon dans un stratégie de “stock picking” qui consiste à sélectionner les meilleures options disponibles.
Simplement éligible au compte-titre, Amazon est un choix d’investissement médiocre auquel il est difficile de ne pas préférer des investissements passifs. Un ETF S&P500 ou un OPC du même acabit, requiert bien moins d'efforts et offre des performances similaires. Elle représente cependant une solution intéressante pour l'investisseur souhaitant s'exposer aux secteur technologique et plus spécifiquement à l'IA, en prenant un minimum de risques. Un pure player spécialisé dans la technologie et l'IA, tel que Oracle ou APLD, offrira des gains supérieurs si cet écosystème prospère, tandis qu'en cas d'effondrement, une société déconnectée de cet écosystème comme Walmart ou Coca-Cola résistera bien plus à la chute du marché.