ETR: SAP
SAP
Le Géant allemand du software
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Logiciel symbiotique
Le monde tourne sur SAP. (Bill McDermott, ancien PDG de SAP)
L'économie mondiale possède un système nerveux invisible, une architecture de code et de données qui soutient la quasi-totalité des échanges commerciaux de la planète. SAP est fondée en 1972 par cinq anciens ingénieurs d'IBM. La firme s'est imposée comme le gardien des processus critiques, de la comptabilité à la logistique, en passant par les ressources humaines et la gestion des stocks. SAP n’est pas qu’un logiciel, c’est un symbiote. Une fois intégré dans une entreprise, celle-ci en devient complètement dépendante pour son bon fonctionnement. La réalité statistique est implacable : les clients de l'entreprise représentent une base colossale de plus de 400 000 organisations réparties dans plus de 180 pays, générant à elles seules 84 % du commerce mondial. Plus significatif encore, 99 des 100 plus grandes entreprises mondiales confient leur destin opérationnel à la technologie de Walldorf, illustrant une pénétration quasi totale du segment des très grands comptes.
En ce début d'année 2026, l'entreprise est en pleine mutation, générée par une double révolution : l'adoption de l’IA générative et la transition vers le cloud. L'enjeu est de taille : transformer un héritage de systèmes lourds et complexes en une plateforme agile, capable d'orchestrer des agents intelligents tout en protégeant la souveraineté numérique de ses clients. Entre records financiers, chute boursière paradoxale et innovations de rupture comme le "vibe coding", SAP redéfinit les contours de l'informatique d'entreprise pour la décennie à venir.
SAP : véhicule blindé à pleine vitesse …
Le Cloud Computing est l'externalisation de l'infrastructure, des plateformes ou des logiciels vers des centres de données distants, où les ressources (calcul, stockage, réseau) sont mutualisées, virtualisées et facturées à l'usage. Pour l'entreprise, cela revient à transformer un actif physique possédé (CAPEX) en un service consommé à la demande (OPEX).
Du modèle de la vente de licence au modèle d'abonnements (SaaS) ou de jetons (tokens)
Cette transformation est une rupture de paradigme rendue possible par la nature même du Cloud : le contrôle centralisé de l'accès. Dans l'ancien monde sur-site, l'éditeur de logiciels comme SAP vendait un droit d'usage définitif (la licence) que l'entreprise installait sur ses propres machines. Une fois le logiciel vendu, l'éditeur perdait le contrôle technique sur l'outil. La monétisation était limitée et le contrôle inexistant. Le Cloud inverse ce rapport de force : puisque le logiciel tourne sur les serveurs du prestataire, ce dernier devient le gardien des clés. Il ne vend plus un objet numérique, mais un droit d'accès temporaire. Cette délocalisation permet de transformer la monétisation de la vente à la location (abonnement mensuel) ou en unités d'usage (tokens).
Si pour SAP, le passage au Cloud est une plus-value nette financièrement, les entreprises clientes ne sont pas sans contreparties. Ce nouveau format transforme un investissement lourd et risqué (CAPEX) en une charge opérationnelle fluide et ajustable (OPEX). L’usage du Cloud cela signifie qu’il n’y a plus besoin d’entretenir ses propres serveurs et tout l’écosystème périphérique requis : les ingénieurs, les locaux, la consommation électrique, et cetera. La localisation du logiciel sur le Cloud plutôt qu’en local, lui permet d’accroître son évolutivité. Dans l’ancien modèle, les entreprises achetaient une version du logiciel avant de le personnaliser à leurs besoins en interne par leurs ingénieurs. Dans le nouveau modèle, le logiciel est mis à jour en temps réel par SAP, et les entreprises ont accès aux nouvelles versions immédiatement sur le cloud. Elles peuvent continuer à le personnaliser tout en ayant accès à des versions plus efficaces et disposant de plus de fonctionnalités.
L’homogénéisation pour optimiser le levier opérationnel
Le géant allemand adopte une stratégie de rationalisation en se concentrant sur la création et l’évolution d’un noyau propre unique (clean core). C’est un noyau car il est constitué de l’ensemble des fonctionnalités jugées essentielles et il est propre car dépourvu de modifications externes. Ce produit unique est structuré autour de deux offres commerciales :
RISE with SAP : une offre personnalisée et complète pour les Géants. L'offre "RISE with SAP" est une solution holistique destinée aux grandes entreprises. Elle propose une migration complexe et sur mesure des anciens systèmes, vers un environnement Cloud privé ou hybride. L'objectif est de permettre aux clients de conserver leur personnalisation tout en bénéficiant de la puissance du cloud et de l'IA.
GROW with SAP : une offre standardisée et accessible pour les petites et moyennes entreprises. Historiquement, les logiciels SAP étaient jugés trop complexes et trop coûteux à implémenter pour les acteurs de taille modeste. L'offre "GROW with SAP" vient corriger cette lacune. Il s'agit d'une offre Cloud public hautement standardisée, conçue pour un déploiement rapide, ciblant spécifiquement les PME et les entreprises de taille intermédiaire (ETI).
En 2025, l'ordre d'entrée dans le cloud public a crû plus de cinq fois plus vite que celui du cloud privé, illustrant un changement de paradigme où même les petites entreprises veulent l'intelligence métier de SAP sans la lourdeur de l'infrastructure traditionnelle.
Business Technology Platform (BTP) : la surcouche logicielle assurant la compatibilité du noyau propre avec les extensions personnalisées. C'est la plateforme d'intégration et d'extensibilité qui permet aux clients et aux éditeurs tiers de développer des applications sans modifier le code source de l'ERP. BTP est devenu le socle sur lequel repose l'IA de l'entreprise. En permettant de séparer les extensions du "Clean Core", BTP permet d'intégrer des outils leaders sur leur marché niche sans dénaturer le standard SAP. Une entreprise qui utilise SAP pour sa gestion des finances, peut opter pour Salesforce pour sa gestion de la relation client ou Workday pour sa gestion des Ressources humaines.
Le "Wide Moat" ou la Barrière à l’entrée
Le cabinet d'analyse Morningstar attribue à SAP un "Wide Moat" (un large fossé concurrentiel), principalement fondé sur des coûts de changement (switching costs) extrêmement élevés, voire dangereux. Remplacer un système ERP central pour une multinationale équivaut à une greffe de cerveau : coûteuse, risquée et chronophage. Une implémentation standard pour un grand compte peut coûter plus d'un demi-milliard de dollars et s'étaler sur plus de cinq ans, exigeant souvent de maintenir l'ancien système en parallèle du nouveau pour éviter toute interruption d'activité.
Le cas Lidl : Le géant allemand de la distribution a tenté de migrer de son système interne vers SAP. Après sept ans de développement et 500 millions d'euros de dépenses, le projet a été abandonné, Lidl s'avérant incapable de recréer ses processus spécifiques dans le cadre standardisé de l'éditeur.
Le désastre de Birmingham : À l'inverse, le conseil municipal de Birmingham au Royaume-Uni a tenté en 2019 de remplacer SAP par Oracle. Ce projet, initialement budgété à 20 millions de livres pour un déploiement en un an, a accumulé des retards tels qu'en 2025, le système financier n'est toujours pas pleinement fonctionnel, avec des coûts dépassant les 100 millions de livres.
Ces exemples illustrent la difficulté extrême de changer de logiciel ERP comme SAP. Les entreprises sont littéralement prisonnières de son fonctionnement, comme un symbiote dont l’hôte a besoin pour survivre.
L'évolution la plus spectaculaire de SAP se matérialise par le déploiement massif de l'IA au cœur des processus métier. Contrairement à l'IA grand public, l'IA de SAP est dite "agentique" : elle ne se contente pas de répondre à des questions, elle exécute des actions en toute autonomie.
L'Expansion du Mix Produit par l'IA
Les chiffres de l'année 2025 témoignent d'une adoption fulgurante : 90% des 50 plus gros contrats du quatrième trimestre 2025 incluent des solutions d'IA ou le SAP Business Data Cloud. Près de deux tiers des commandes cloud au T4 2025 intégrait de l'IA, une augmentation de 20 points par rapport au trimestre précédent. Le nombre de clients utilisant "Joule", le copilote IA de SAP, a été multiplié par neuf en un an.
Joule : sur le chemin de l'Invisibilité Logicielle. L'ambition de SAP va au-delà de l'assistance conversationnelle. Elle vise l'émergence d'expériences "sans application". Dans cette vision, l'employé n'ouvre plus le logiciel pour effectuer une tâche ; il interagit avec un agent Joule via des outils de messagerie.
Prenons l'exemple de la gestion des notes de frais. Un employé scanne un reçu. Un agent d'IA analyse l'image, vérifie la conformité avec la politique de voyage de l'entreprise en accédant aux données de l'ERP, interroge l'employé sur Teams pour obtenir une validation finale, et exécute la transaction financière de manière autonome. L'interface logicielle complexe disparaît au profit d'un flux de travail invisible.
SAP a intégré plus de 400 cas d'usage d'IA directement dans ses solutions d'ici fin 2025. 40 agents Joule dotés de capacités d'action indépendantes, notamment dans les domaines de la gestion de la chaîne d'approvisionnement, de l’accompagnement client et la finance. Pour étendre ces capacités, SAP a mis à disposition un outil "Agent Builder" accessible via BTP, permettant aux développeurs de créer leurs propres agents d'IA personnalisés et de les brancher sur les données sémantiques de l'entreprise.
Business Data Cloud : Le couronnement de la donnée. Sans données propres et harmonisées, l'IA n'est qu'une coquille vide. Aujourd’hui, la qualité des logiciels est directement définie par la compétence de l’IA qui les assemble. Il est donc primordial de nourrir son agent IA avec une base de données complète et cohérente pour qu’il soit le plus efficace possible.
SAP a compris que son plus grand atout n'était pas le code de ses applications, mais les données critiques qu'elles hébergent. Le SAP Business Data Cloud (BDC) a été lancé pour briser les silos de données sans obliger les entreprises à déplacer massivement leurs fichiers. Le BDC permet l’accès des données clients aux fournisseurs de solutions tiers, qui vendent leurs services sur la plateforme SAP, tout en gardant la propriété exclusive de ses données. En moins d'un an, BDC a sécurisé environ 2 milliards d'euros en valeur totale de contrat. Le succès repose sur l'ouverture de SAP, qui a scellé des partenariats stratégiques avec les leaders du secteur : Databricks, Snowflake, Microsoft Fabric et Google BigQuery.
Transformation Interne : l’adoption du "Vibe Coding" (Le vibe coding est une technique de programmation utilisant l'intelligence artificielle générative pour écrire du code informatique. Le grand modèle de langage génère alors du code source pour créer des logiciels). SAP ne se contente pas de vendre de l'IA, elle s'en sert pour se réinventer de l'intérieur. Avec 38 000 collaborateurs en R&D, l'entreprise est le théâtre d'une mutation profonde du métier d'ingénieur informaticien.
L'ingénieur ne rédige plus manuellement des lignes de code basiques ; il conçoit des architectures, guide des agents générateurs de code et valide les solutions produites par l'IA. En 2025, 40 000 développeurs chez SAP utilisaient déjà des agents de code, générant une augmentation de productivité de 20%, avec une cible à 30% à court terme.
Cette automatisation du cycle de développement vise des gains d'efficience massifs. SAP s'est fixé pour objectif de réduire ses coûts réels de fonctionnement d'environ 2 milliards d'euros d'ici la fin 2028, soit 15 à 20% de ses coûts de fonctionnement, grâce à l'utilisation interne de sa propre technologie.
En tant qu’investisseur, il est facile de se laisser emporter par l’enthousiasme à la vue d’une entreprise qui cumule l’expertise, la réputation et le capital. Elle semble invulnérable et pourtant l’action depuis son plus haut du 19 février 2025 a perdu presque 45% de sa valeur.

… Dans un Trafic de plus en plus encombrant
Ce désamour boursier s'explique par les incertitudes massives que l'IA fait peser sur l'ensemble du secteur logiciel. Le narratif des marchés est qu'aucune position dominante n'est protégée.
L’affaiblissement du capital humain et des barrières à l’entrée du marché
L’IA c’est un vent changeant. Parfois de dos, parfois de face, il est cependant indiscutable qu’il facilite et accélère monumentalement le travail de TOUS les développeurs au point de les remplacer complètement.
C’est comme si l’on donnait la même voiture à tous les pilotes de sport automobile. Désormais, toutes les sociétés ont le même développeur. Il était bien plus facile pour SAP quand elle avait le meilleur véhicule, mais dans quelques années, cet avantage aura disparu. Cela fait apparaître de nombreuses questions et incertitudes sur la totalité du secteur logiciel. Le narratif dominant sur les marchés est qu’aucune position dominante n’est protégée.
Désigne un accord ou une action concertée entre plusieurs entreprises qui a pour objet ou pour effet d'empêcher, de restreindre ou de fausser le jeu de la concurrence sur un marché donné.
C’est un nouveau paradigme défini par un état d’hyper-concurrence qui vient détruire la hiérarchie établie. En effet, ayant tous la même source, les logiciels finissent donc par être quasi-identiques et ne plus posséder de valeur-ajoutée. Si tous les produits sont les mêmes, alors il n’existe plus de raison de justifier un prix différent.
Débute alors une course vers la “race to the bottom”, où les entreprises vont pratiquer des politiques tarifaires de plus en plus agressives pour se distinguer et accroître leurs parts de marché. Cela aura pour effet de purger le marché des entreprises les moins rentables, celles qui ont les coûts de fonctionnement les plus élevés et qui céderont à la pression exercée sur les marges.
La Mort du SaaS Traditionnel : Certains analystes craignent que l'IA ne rende les applications obsolètes au profit de simples couches de services agentiques.
Face à ces craintes, SAP martèle que sa valeur ne réside pas dans le code, mais dans la profondeur de ses processus métier accumulés sur 50 ans dans 25 secteurs d'activité. Christian Klein insiste sur le fait qu'aucun modèle de langage (LLM) générique ne pourra comprendre la complexité d'une chaîne d'approvisionnement globale ou d'une clôture financière multinationale sans les données contextuelles de SAP. La valeur ajoutée ne se fait plus sur le résultat, mais sur la méthode employée pour l’obtenir.
Désormais, je décris ce que je veux construire en anglais simple, je m'en vais pendant quatre heures, et je reviens pour trouver le logiciel terminé qui m'attend. Pas un brouillon, le produit fini. (Jason Shumer, CEO de OthersideAI)
La nécessité absolue de la R&D dans un environnement ultra concurrentiel
L'analyse de la R&D et des dépenses d'investissement (Capex) illustre les cycles d'investissement et la profitabilité sous-jacente. Pour maintenir cette barrière à l'entrée logicielle, SAP consacre une part massive de ses revenus à la recherche et au développement. En 2025, les dépenses en R&D ont atteint environ 7,5 milliards de dollars (soit 6,63 milliards d'euros), représentant historiquement entre 18 % et 20 % du chiffre d'affaires total.
Les dépenses d'investissement de SAP se sont stabilisées, s'élevant à 868 millions de dollars en 2025 (environ 2 % du chiffre d'affaires), un chiffre en légère hausse par rapport à 2024 mais très maîtrisé grâce au recours stratégique aux infrastructures d'Amazon, Google et Microsoft.
Le passeport européen et la souveraineté des données
La Souveraineté des Données : c'est la capacité d'un État (ou d'une entreprise) à garantir que ses données critiques restent soumises exclusivement à sa propre juridiction, à l'abri des lois extraterritoriales étrangères, comme le US Cloud Act. Ce dernier dispose que tout fournisseur de services de communications électroniques ou d'informatique en nuage soumis à la juridiction des États-Unis doit fournir aux autorités américaines les données qu'il stocke, quel que soit l'endroit où se trouvent les serveurs dans le monde.
SAP pour héberger sa plateforme s’appuie principalement sur des infrastructures américaines comme Microsoft Azure ou d'Amazon Web Services (AWS). Même si les données SAP sont stockées en Allemagne, le simple fait que l'hébergeur soit américain rend ces données techniquement "saisissables" par le FBI.
Pour contrer cela, SAP doit multiplier les partenariats locaux afin de placer un écran juridique entre les données et le US Cloud Act. SAP a annoncé un investissement faramineux de plus de 20 milliards d'euros sur dix ans pour étendre son portefeuille de "Sovereign Cloud" européen (nuage souverain). L'objectif est d'offrir une infrastructure où les données des citoyens et des entreprises sont stockées et traitées localement. C’est une démarche coûteuse mais inévitable pour se conformer au Règlement Général sur la Protection des Données (RGPD). Cette norme dispose que chaque citoyen européen est propriétaire de ses données. Toute entreprise qui traite ces données doit garantir leur sécurité, leur confidentialité et permettre à l'utilisateur de les modifier ou de les supprimer. C’est une application du droit à l'oubli.
La stratégie se décline en trois modèles de déploiement :
SAP Cloud Infrastructure : L’utilisation de Datacenters propriétaire à SAP (Infrastructure as a Service) développée et opérée par SAP au sein du réseau de centres de données européen de l'UE. Ici, le géant allemand fournit ses propres serveurs de Cloud plutôt que d’avoir recours à un hyperscaler (Société spécialisé dans la gestion de datacenters à grande échelle ayant vocation la location de grandes quantités de puissance de calcul et de capacité de stockage aux organisations et aux individus du monde entier) tier.
SAP Sovereign Cloud On-Site : L'infrastructure opérée par SAP est installée directement dans le centre de données appartenant au client, offrant un contrôle absolu pour les secteurs ultra-régulés comme la défense ou le nucléaire.
Delos Cloud : Une solution spécifiquement conçue pour le secteur public allemand, garantissant une indépendance totale vis-à-vis des acteurs étrangers.
Ces contraintes normatives forcent SAP à s’adapter. Bien que cela comporte de nombreux désagréments logistiques, économiques ou sécuritaire, ces changements confèrent à SAP un avantage compétitif unique sur le sol européen : c'est le seul acteur capable de garantir une pile technologique (Une pile technologique est une combinaison de composants logiciels et matériels superposés qui forment l'écosystème nécessaire à l'exécution d'une application) complète, de l'infrastructure à l'application, sans dépendance directe aux hyperscalers américains. SAP multiplie également les alliances stratégiques en France, notamment avec Capgemini, Mistral AI et Bleu (la coentreprise Orange/Capgemini), pour renforcer cet ancrage continental.
SAP est déchiré entre la norme européenne, le RGPD et la norme américaine, le Cloud Act, qui sont fondamentalement incompatibles. Le passeport européen de SAP impose une culture du droit de l’oubli qui est en confrontation directe avec la philosophie de surveillance intrusive du US Cloud Act. Une administration américaine ne veut pas que ses données soient protégées par des normes européennes qui pourraient empêcher la justice US d'y accéder.
Le protectionnisme numérique américain n'a jamais été aussi fort. Pour une administration publique américaine, choisir SAP revient à introduire un "cerveau" étranger dans ses infrastructures critiques, surtout quand l’offre local est aussi forte : Oracle, Workday et Salesforce jouent la carte du patriotisme technologique. Oracle se positionne comme le garde du corps des bases de données fédérales. Workday grignote les RH des agences publiques avec une agilité Cloud que SAP peine à égaler sur ses vieux contrats. Salesforce s'est rendu indispensable dans la gestion des administrés.
Pour conquérir les administrations étrangères en 2026, SAP doit devenir "moins européen". Le passeport européen est une médaille en Europe, mais un handicap à l’étranger.
L’ultimatum du passage et Cloud et le risque de fuite de clients
Cette période de transition vers le cloud marque un tournant critique pour les milliers d'entreprises mondiales dont le cœur bat au rythme de SAP. Alors que les échéances de fin de maintenance pour les systèmes historiques ECC se rapprochent (2027/2030), l'ultimatum posé par l'éditeur allemand de migrer vers le Cloud ou risquer l'obsolescence, représente une tentation de migrer sur un autre système.
Pour l’ensemble des mécontents, qui se retrouvent dos au mur, insatisfaits des services ou de se faire forcer la main, c’est l’opportunité d’opter pour la concurrence. Car si le changement de fournisseur ERP est extrêmement compliqué, le passage au cloud n’est pas indolore non plus. A cela s'ajoutent les questions de souveraineté qui risque de faire changer d’avis certaines administrations publiques clientes.
Fin 2025, environ 25 % à 30 % des clients historiques ECC n'ont toujours pas entamé de projet concret de migration vers le cloud. Ils sont dans une phase d'attente ou de recherche d'alternatives. Parallèlement, l'indice de satisfaction du service cloud est de 75 %. Cela signifie mécaniquement que 25 % des clients cloud ne sont pas "satisfaits" ou sont neutres. Si ses clients sont relativement verrouillés malgré leurs insatisfaction, cela impacte indirectement les indécis qui attendent les retours des autres clients pour prendre eux-même leur décision. Il faut donc surveiller le score de satisfaction des clients déjà au sein du cloud qui pour extrapoler l’avancement de la migration.
L’IA, le grand perturbateur
SAP en 2026 n'est plus l'éditeur conservateur des années 2000. Sous l'impulsion de Christian Klein, l'entreprise a opéré une mue technologique sans précédent, passant d'un système d'enregistrement passif à une plateforme d'action autonome. Sa domination sur les données critiques mondiales lui confère un avantage structurel : dans la course à l'IA, celui qui possède les données les plus fiables gagne la partie.
Le géant de Walldorf a réussi à transformer la menace du cloud en une opportunité de multiplier par trois la valeur de ses contrats. Le passeport européen de SAP le met en porte à faux entre différentes législations incompatibles et limite particulièrement sa pénétration dans le marché des administrations publiques.
S’il est évident que l’IA est un net positif à court terme, le marché reste nerveux face aux scénarios à long terme. La peur continue à dominer le secteur des SAaS en dépit d’ un carnet de commandes total de 77 milliards d'euros, profitabilité record et une adoption multipliée par neuf de ses outils d'IA . Les chiffres racontent une autre histoire : celle d'un leader qui a sait prendre l’initiative pour conserver son avance. Les ambitions pour 2027 sont une croissance annuelle du revenu de 10 à 12% et des bénéfices de 20 à 30%.

Malgré ces ambitions, la peur prédomine et le cours subit une forte pression baissière qui ramène la valorisation à des niveaux très abordables.

SAP à 170€ constitue une réelle opportunité d’achat sur un mastodonte de la technologie européenne avec de belles perspectives de croissances sur les prochaines années. Mais l’ombre de Claude et de la cannibalisation du secteur software par l’IA plane et empêche de sérieusement considérer un réel rebond. Il est possible que l’hémorragie continue malgré les bons résultats car le narratif est très puissant et les multiples restent relativement élevés à plus de 23 fois les bénéfices de l’année suivante.
C’est un bon moment pour se positionner pour les investisseurs patients ayant la conviction que SAP survivra à l’IA. Pour les plus cupides ou prudents, un retour à 130€ serait une porte d’entrée exceptionnelle, pour la société qui fut pendant quelques mois la plus grosse capitalisation d’europe en 2024-2025.